Tous égaux face à la drague ? Les rapports entre hommes et femmes à travers les sites de rencontre

Promenez-vous dans le métro. Vous verrez - ou avez sans doute déjà vu – des publicités pour Fruitz, application de rencontre alliant les fruits aux intentions (pêche, pastèque, cerise, raisin…, il y en a pour tous les goûts). Comme si l’image du fruit pouvait permettre de garder une certaine réserve, d’avouer un désir sans l’assumer. On pourrait avoir un nouvel espoir, pouvoir se dire que le désir féminin n’est pas source de regards, de jugements voire de critiques. Il semble que le désir féminin se soit toujours construit dans le secret, voire même qu’il n’ait commencé à exister qu’à partir des premiers mouvements féministes. Or, il n’y a pas de raison de croire qu’il n’ait pas existé avant, il est seulement vrai qu’il n’était pas accepté, voire reconnu. En témoigne le fait que Victor Marguerite ait suscité un scandale en 1922 après avoir publié La Garçonne, l’un des premiers romans où le personnage principal féminin s’émancipe des normes sexuelles de son temps. Aujourd’hui, on aurait donc cet espoir que les femmes puissent désirer librement grâce aux applications de rencontre. Cependant, en est-il vraiment ainsi ? Les logiques hétéronormées habituelles sont-elles bafouées par celles existant sur ces sites de rencontre ?

C’est ce qu’a essayé d’étudier Marie Bergström dans son livre « Les nouvelles lois de l'amour : Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique ». Le but de cet article est de résumer au prisme du genre les grandes tendances qu’elle découvre à travers ces applications. Grâce à une méthode de recherche alliant quantitatif et qualitatif, la chercheuse a tenté de trouver les grandes logiques sociales qui organisent les sites de rencontre(1). Pour citer l’introduction :

"À partir de la rencontre, et en s’intéressant à sa nouvelle forme numérique, le livre interroge l’organisation de l’hétérosexualité avec ses nouveaux codes, ses contradictions et ses inégalités." (Marie Bergström)

Il va donc falloir les découvrir, car nombre de ces tendances peuvent sembler problématiques au regard du féminisme.





Les stéréotypes constituent la plus grosse partie du problème sur ces applications. Cela se voit dès l’étape marketing. Aux femmes sont proposées des « services sérieux », tandis qu’aux hommes, des « produits explicites ». Ces sites organisent une opposition stéréotypée entre sexe et amour, confirmant certains clichés : les femmes tombent amoureuses, les hommes ne veulent que du sexe. Cependant, il semble que les rencontres en ligne apparaissent d’abord comme une « affaire d’hommes ». Les concepteurs trouvent leurs clients principaux parmi les usagers masculins, car ce sont eux qui investissent. Les femmes sur ces sites deviennent alors l’offre répondant à cette demande. On en déduit facilement que:

"La communication en ligne n’est donc pas exempte de comportements sexistes. (Marie Bergström)

Pourtant, il semble que l’avantage reste cependant aux femmes : elles peuvent ignorer les hommes envahissants en les bloquant, voire en supprimant l’appli. Elles ne sont pas obligées de s’engager, et peuvent abandonner le projet à tout moment. Avantage donc, mais avantage qui n’est qu’une réponse aux accostages subis dans la rue, parfois intempestifs et trop souvent pesants. Au-delà de cette dichotomie genrée assez générale, on remarque qu’elle s’organise différemment selon les âges. A la trentaine, l’autrice remarque par exemple que « les femmes désirent souvent s’engager dans une relation longue quand les hommes, eux, préfèrent garder le champ des possibles ouvert ou privilégier des relations éphémères ». Cette « tension entre les sexes » existe bien, mais est propre à des moments biographiques particuliers. A chaque âge de sa vie, une femme n’aura pas les mêmes comportements dans la rencontre en ligne.





La séduction doit aussi être comprise au prisme du genre sur ces applications. Elle peut être vue comme une pratique masculine ou bien un attribut intrinsèquement féminin. Comme a pu le montrer Paola Tabet, la sexualité des femmes est une sexualité de service que les hommes doivent payer, monétairement au regard de la prostitution, mais sous d’autres formes dans la vie quotidienne (2). Il existe pour Marie Bergström, des « âges sexués » : « femmes et hommes d’un même âge ne sont pas jugés de la même manière et n’ont pas les mêmes opportunités de rencontres ». Cette « valence différentielle de l’âge » en fonction du genre s’associe à la « valence différentielle des sexes »(3). Autrement dit, non seulement le sexe est source d’inégalités du côté des femmes, mais de plus l’âge peut créer des inégalités au sein même de chacun des sexes. La vision de la rencontre n’est pas la même aux différents âges de chacun des sexes. Une idée reçue est importante à débouter : non les femmes ne sont pas particulièrement moins nombreuses que les hommes sur les applis de rencontre. Il est d’autant plus difficile d’entendre dans les entretiens de l’autrice que les concepteurs de ces applis « considèrent les femmes comme un public « difficile » » et que « les hommes considèrent sur les sites et les applications, qu’il y a « 10 mecs pour 1 fille » ». En réalité, l’étude montre que le sex-ratio des usagers n’est pas aussi déséquilibré. Certes il y a une prédominance masculine, mais encore une fois cela dépend de l’âge : il y a une surreprésentation de jeunes hommes avant tout. Avec l’avancée de l'âge, les tendances s’inversent. En effet, après 36 ans l’enquête compte plus de femmes sur ces services de rencontres. Le constat montre que les grandes tendances du célibat se retrouvent dans la répartition sociale des profils sur ces applications, comme si les applications de rencontre ne faisaient que recréer les rencontres réelles à travers un support virtuel. Du point de vue de la séduction, l’âge passe pour une valeur de confiance, de sûreté, où l’ « homme mûr » apparait plus fiable que le jeune homme. Cette valence au sein des deux genres semble augmenter avec le temps, mais toucher en particulier les femmes. Les femmes plus âgées semblent raconter leurs attentes en matière amoureuse et conjugale avec plus de réalisme et moins d’idéalisme que les jeunes femmes. Du côté des hommes, l’enquête montre au contraire que les hommes plus âgés se réorientent vers des femmes plus jeunes, profitant de cette impression de « maturité ». L’âge est alors un enjeu de la séduction, pour les femmes comme les hommes. On remarque un faible taux de réponse des jeunes femmes aux jeunes hommes très actifs sur ces applis. La différence de genre ici se trouve dans la « stratégie » à l’épreuve de la séduction : les hommes tentent de multiplier les contacts. Or une tendance ressort, les jeunes femmes cherchent des hommes plus âgés. C’est de cette différence que nait l’idée d’un fort déséquilibre entre les sexes sur Internet. Mais le phénomène qui se produit entre jeune homme et jeune femme est celui-ci :

« Sur dix messages envoyés, un seul reçoit en moyenne une réponse »

Ici, l’autrice cite un article de Michel Bozon de 1990 qui garde une certaine actualité, à savoir « Les femmes et l’écart d’âge entre conjoints. Une domination consentie ». Il y trouvait déjà un « rejet sans équivoque des pairs » qu’il identifiait plus précisément comme un « goût pour les hommes plus mûrs ». Goûts genrés et stéréotypés, ils sont en tout cas reproduits socialement sur les applis, qui ne sont donc qu’un nouveau mode de rencontre pour des individus aux goûts déjà situés socialement. L’autrice en conclue que:

« Femmes et hommes ne sont pas égaux face à la rencontre. »

Les applications de rencontre ne font que reproduire ce phénomène d’une autre façon. Alors qu’on pense aux applications comme à des lieux nouveaux permettant de découvrir des personnes qui ne ressemblent pas au milieu social habituel, on se rend vite compte qu’elles ne font que le recréer d’une autre manière. En plus de cela, elles tendent « à avantager les avantagés et laisser dépourvus ceux qui sont défavorisés par ailleurs ». C’est ainsi que les femmes âgées et les jeunes hommes peuvent en pâtir. Cependant, ce sont ces femmes qui s’en trouvent d’autant plus désavantagés, car leur inégalité perdurera là où les jeunes hommes vieilliront et profiteront d’une « maturité » au regard des prétendantes.



Les attentes sociales contraignent d’autant plus la rencontre. Sur Internet comme ailleurs, une injonction est faite aux femmes : il est attendu une forme de « réserve sexuelle », sous peine de voir leur respectabilité entachée. Comme dans leurs vies quotidiennes, il est attendu d’elles qu’elles censurent leur propre désir, qu’elles ne cèdent pas trop facilement. Certes, les rencontres en ligne facilitent l’accès à la sexualité – notamment des femmes –, mais les termes de la rencontre restent sensiblement les mêmes. L’intitulé d’une partie du chapitre en est tout à fait explicite : « la salope et le salaud ». En réalité, une forme de prudence règne sur ces applications, hommes et femmes gardent des conduites normées. Les intentions n’apparaissent qu’entre les lignes.

L’autrice cite une autre chercheuse, Isabelle Clair, qui alerte sur l’aspect « réputationnel » qui fonde les jugements des hommes vis-à-vis des femmes. Selon elle, chacun a son propre rôle : les femmes n’ont pas le droit d’être sans entraves sexuelles, les hommes doivent rester virils (4). L’une se fait qualifier de « salope », l’autre n’est qu’un « salaud » et gagne presque en légitimité aux yeux des autres hommes – bien que cela apparaisse disqualifiant aux yeux des partenaires. En l’occurrence, le stigmate est d’autant plus fort chez les femmes quant à la question de la vie sexuelle. Dans les deux cas, la « norme de la retenue sexuelle des femmes » est bafouée. Les femmes sont donc incitées à afficher une image « sérieuse » sur Internet. Pourtant, il peut y avoir désir même sans que cela soit affiché, l’implicite sexuel s’inscrit plus généralement dans la norme de la réserve féminine. C’est le plus souvent l’homme qui se retrouve à devoir lancer le contact, cette première étape structure la suite de l’échange. Un simple exemple : sur Meetic, neuf contacts sur dix sont initiés par un homme. À l’inverse, un peu moins de 8 réponses sur 10 sont envoyées par des utilisatrices. Cette initiative masculine n’est qu’un corollaire de la réserve féminine. On comprend donc que les « images sociales de la féminité et de la masculinité sont relativement convenues ». En se montrant disponibles, les femmes risquent d’être perçues comme inconditionnellement disponibles, et subir alors un regard réprobateur ou intrusif. Alors, faire preuve de réserve, c’est aussi mener une « stratégie » pour dégager un espace de négociation vis-à-vis de la relation nouvelle. Elle s’inscrit dans un rapport de force entre les partenaires, où « être une femme normale » facilite cette dernière à être considérée. Cette réserve nait de l’ « ombre de la violence masculine », où même sur internet, il est dit aux femmes qu’il « faut être prudentes ». Elle nait malheureusement d’un « bon sens » imposé, qui demande aux femmes de prendre une responsabilité vis-à-vis de cette ombre perçue comme menaçante.




Les rencontres en ligne s’inscrivent dans des évolutions de long terme qu’elles prolongent, en particulier le développement d’une plus grande liberté sexuelle. Cependant, les normes de genre n’ont pas disparu et continuent de se recréer d’une façon ou d’une autre.

Maintenant que la sociologie a parlé, et que nous avons pu entrevoir les grandes logiques genrées qui organisent les rencontres en ligne, on doit en tirer un apprentissage, se questionner sur la façon dont la domination masculine s’immisce dans ces relations. On ne peut pas dire que toute caractéristique genrée ou hétéronormée est critiquable, mais on doit reconnaître que certaines posent un problème d’égalité et une violence symbolique subie par les femmes, produite par une vision globale et stéréotypée des deux genres. Aussi, accepter que les femmes puissent désirer implique d’accepter que les hommes puissent aimer. Le féminisme mène aussi ce combat-là, autoriser les hommes à assumer une sensibilité qu’ils ont tous, mais qu’ils ont enfouie au même titre que les femmes enfouissent leurs désirs. Il faudrait faire accepter le désir féminin en soi, et ne pas le stigmatiser. Ce n’est pas parce qu’une femme admet qu’elle aime avoir des relations sexuelles qu’elle est une « salope », au même titre qu’un homme n’est pas un « tombeur » pour les mêmes raisons (ni un « canard » pour le fait d’aimer…). Le désir sexuel est trop souvent source de brimade, d’autant plus dans certains milieux sociaux où l’entre-soi laisse facilement circuler des rumeurs. On ne doit donc jamais oublier qu’une femme désire comme tout le monde, et qu’afficher son désir n’est pas réprimable en soi. La « réserve féminine » ne devrait pas être la cause d’une peur du regard des autres. Enfin, l’écart d’âge hétérosexuel entre partenaires est issu d’une logique assez hétéronormative, surtout marque d’une domination masculine (5). Il n’y a pas de raison d’accepter qu’un homme qui sort avec une femme plus jeune soit normalisé quand une femme plus âgée avec un jeune homme devient automatiquement une « MILF » aux yeux de tous. La maturité est à trouver partout. Aussi, stigmatiser le comportement de certains hommes sur ces applis pourrait aider à normaliser les rapports, et les rendre plus équilibrés. En l’occurrence, on parle ici des pratiques de harcèlement de certains hommes sur ces plateformes : messages haineux ou oppressifs, dickpicks, jugement sur le physique, etc.

C’est ce genre d’évolutions qui pourra permettre d’éviter la reproduction de déséquilibres et de stéréotypes, et faire avancer la lutte féministe, qui a un combat à mener des deux côtés du genre.


1 : « (Se) correspondre en ligne : L'homogamie à l'épreuve des sites de rencontres », Marie Bergström, dans Sociétés contemporaines 2016/4 (N° 104), pages 13 à 40. Pour les sceptiques, dans cet article est décrit la démarche de recherche mené par la sociologue.

2 : Paola Tabet, La grande arnaque: sexualité des femmes et échange économico-sexuel

3 : « la valence différentielle des sexes », terme créé par Françoise Héritier Auger dans Masculin/Féminin : ce terme vise à dire que les deux sexes n’ont pas la même valeur, et qu'il existe entre eux une hiérarchie. Tout ce qui a trait au féminin est socialement moins valorisé que ce qui a trait au masculin.

4 : « Le pédé, la pute et l'ordre hétérosexuel », Isabelle Clair, dans Agora débats/jeunesses 2012/1 (N° 60), pages 67 à 78

5 : ce terme est issu de l’œuvre de Pierre Bourdieu, La domination masculine, et n’est pas à comprendre comme une domination effective et assumée des hommes sur les femmes, mais comme le produit d’un processus pluriel qui font subir aux femmes des inégalités de genre dont les hommes n’ont pas à se soucier.

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