Mercedes Erra : Les clés d’une réussite au féminin encore trop rare

Par Marie Robin


On pourrait se demander pourquoi créer une association comme Aware dans un milieu comme celui de l’ESCP, rassemblant des étudiants issus d’une génération bien plus sensibilisée à la cause féministe et à l’égalité des sexes qu’elle ne l’était auparavant. A vrai dire, les lignes semblent bouger très lentement dans les grandes écoles de commerce, qui forment pourtant les dirigeants et les dirigeantes de demain. Malgré une forte féminisation des promotions et une parité à toute épreuve, force est de constater que les femmes à haut poste de responsabilité se font rares en entreprise. Aujourd’hui, seules 14% des postes de directions sont occupés par des femmes, et – pire encore – les PDG du CAC 40 sont tous issus de la gente masculine. Comment expliquer ce manque de représentation des femmes à des postes de responsabilité, malgré une présence évidente et marquée de femmes qualifiées sur le marché du travail ?


Mme ERRA, avec son parcours riche (et c’est un doux euphémisme) nous a éclairé sur ces enjeux à l’aune de son expérience en tant que femme dirigeante. On peut dire en effet que Mercedes Erra est sur tous les fronts : Présidente exécutive du groupe d’Havas Worldwide, fondatrice de l’agence BETC, chargée de cours du Master 2 Communication & Marketing des Entreprises à l’Université Panthéon-Assas. Proactive, cette femme d’affaire consacre aussi une partie de son temps aux causes qui lui sont chères. Elle est notamment très impliquée dans la lutte pour les droits des femmes, de par sa participation à la création du Women’s Forum for the Economy and Society mais aussi en étant administratrice à la fondation Elle. Formée à la Sorbonne puis à HEC, Mercedes Erra s’est spécialisée dans la construction et la gestion des grandes marques. Elle a notamment travaillé sur des changements stratégiques majeurs chez Danone ou encore Air France. En 1995 elle co-fonde au sein du groupe Havas l’agence de publicité BETC, agence française la plus primée au monde selon le classement Gunn Report de 2016. Bref, un palmarès remarquable.


Un monde meilleur dans l’égalité


Vous l’aurez compris, il serait dommage de ne pas s’inspirer des conseils de Mme Erra et de son parcours hors pairs. Mais comment explique-t-elle alors que les modèles de réussite comme les siens soient aussi rares ? Pour elle, l’histoire de la domination des femmes par les hommes est longue, et il est impossible de faire bouger les choses en un claquement de doigts. A vrai dire, les gens sont effrayés, choqués, lorsque l’on dénonce une telle domination, alors même que les chiffres montrent que 70% du travail humain est fait par des femmes et qu’elles ne touchent que 10% de la rémunération mondiale. En France, les femmes travailleraient chaque jour 3 heures de plus que les hommes en prenant la responsabilité des tâches ménagères. « Je trouve que les gens ont une vision plus dure lorsqu’il s’agit des femmes, il y a beaucoup d’hypocrisie. On nie le problème des inégalités et on me dit que j’exagère alors que je me retrouve toujours toute seule en réunion face à cinquante garçons ! Je pense que le monde sera meilleur quand on sera à égalité, et ce pour les femmes comme pour les hommes »


Mercedes Erra invite donc les femmes à prendre leur destin en main, les choses n’avanceront pas toutes seules : « Je trouve que les hommes ne contribuent pas beaucoup à l’avancée des femmes, comment voulez-vous que ça les intéresse passionnément ? On ne peut pas demander à des gens qui n’ont pas de problèmes de régler les problèmes des gens qui en ont ! […] Je suis très sensible au fait que les hommes soient sensibles à la cause féministe, mais si les filles ne prennent pas leur cause en main et croient qu’elles sont responsables à elles seules de la famille, on est mal barrées. Pourquoi continuent elles de penser que c’est à elles de tout faire ? ». A nous de construire notre propre réalité, et non pas « composer » avec le fait que l’on est une femme.


Un combat de taille


On pourrait néanmoins objecter à Mme Erra qu’un tel combat est lourd à porter. Elle admet en effet avoir eu beaucoup de chance, « toutes les chances de la vie » comme elle le dit si bien. Mercedes Erra se prononce pour un système méritocratique et se dit prête à partager, donner à chacune un petit bout de la chance qu’elle a eu. « C’est pas marrant de rester tout le temps à la maison, j’ai bien vu ma mère faire et je trouvais pas ça très rigolo. J’ai la chance d’avoir un métier qui me permet de réfléchir, d’être tout le temps en alerte et comme j’ai eu beaucoup de chance je trouve ça normal de rendre. » C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a souvent fait les choses en tant que « première femme », se disant que si elle-même ne s’y mettait pas, il n’y allait jamais y avoir de « première femme ».


Une femme à contre-courant


Mais revenons à nos moutons. Dans tout cela, quid du rôle de l’enseignement supérieur dans la lutte pour l’égalité des sexes ? A-t-il un rôle à jouer dans la lutte contre les inégalités et la promotion de l’égalité hommes-femmes? Cela ne se joue-t-il pas plutôt dès l’enfance ? « On ne le voit pas tout de suite mais notre éducation est genrée : comment explique-ton que les garçons ressemblent à des garçons et les filles à des filles, si ce n’est qu’on les a éduqués comme des garçons et des filles ? Les parents nous mettent ça dans la tête, l’air de rien ». Et pourtant, cela ne se joue ni avant ni après, cela se joue tout le temps. Puisque le monde a toujours tourné dans un sens et puisque les stéréotypes s’étalent sur des millions d’années, Mme Erra nous invite à nager à contre-courant, quitte à être un peu excessifs dans notre façon de faire : « Vaut mieux mettre les filles au foot qu’à la marelle , c’est nul de sauter de boite en boite, faut qu’elles prennent l’air ! Il faut que nous, les éducateurs, fassions tourner le monde un peu à l’envers, car le monde va se charger via des milliards de tuto-beauté de vous apprendre à vous maquiller. Il faut que l’école soit un lieu de non-influence et qu’il libère, notamment par le sport, les jeunes femmes. Il faudrait corriger les manuels scolaires et montrer aux jeunes filles davantage de modèles féminins de réussite, montrer que des femmes scientifiques font avancer l’humanité aujourd’hui, sinon elles vont continuer de croire que la science, c’est pour les garçons ! Faisons un cours sur l’histoire des femmes, la sociologie des femmes, afin de déconstruire ces logiques invisibles et perverses ».


Une génération de femmes toujours plus chargée


« Et dans tout ça, comment faites vous pour concilier vie active et vie familiale ? ». Quand on lui demande si elle ne trouve pas un peu caricaturale cette question que l’on pose toujours aux femmes dirigeantes, elle répond que c’est finalement les femmes qui se posent trop cette question car elles ont été élevées pour s’occuper des enfants. Pour elle, si l’équilibre des hommes n’est pas interrogé, c’est parce qu’ils n’ont justement pas à gérer cette équilibre. D’ailleurs, les mères d’aujourd’hui sont encore plus chargées que les mères des années 50. « Les femmes d’affaire, on les caricature. On nous dit qu’on a abandonné nos enfants dans la rue […] Et pourtant, on ne s’est jamais autant occupé de nos enfants alors que l’on travaille plus aujourd’hui ! En France, beaucoup de femmes travaillent, elles ne font pas les métiers les plus drôles et elles font plus encore pour leurs enfants que ne le faisait l’ancienne génération. La société a mis la réussite d’un enfant dans les mains des femmes et c’est très lourd à porter ».


Un vent de liberté et d’indépendance


En tout cas, si Mercedes Erra avait un seul conseil à donner, ce serait celui-ci : « Soyez indépendantes. Les hommes et les femmes sont faits pour être indépendants ! ». Elle nous confie avoir longtemps pensé qu’elle resterait seule, sa liberté passant avant tout : « Je ne voulais pas de ces hommes qui ne veulent pas que leur femme réussisse. Et finalement vous voyez qu’il y en a qui veulent bien ! ». Libre aux femmes, donc, de construire un parcours à leur image en s’entourant des bonnes personnes. Et Mercedes Erra de conclure : « De toutes façons, comme le dit Françoise Giroud, on sera à égalité le jour où il y aura des femmes incompétentes au pouvoir »

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