Les règles : briser le tabou

A l’occasion de la collecte solidaire de protections hygiéniques, Aware a exploré une des causes de la précarité menstruelle : le tabou sur les règles.


Par Inès Adnani


En 2015, une photo d’une femme ayant ses règles a été censurée par Instagram. Face à cela, la photographe a déclaré : « Je saigne tous les mois pour aider à faire de l’espèce humaine une possibilité […]. Mais une majorité de personnes, de sociétés, de communautés rejettent ce processus naturel. »


La photo de Kaur casse les codes. Si nous ne sommes pas encore habitués à voir les règles en photo, c’est aussi qu’il est déjà difficile pour nous d’en parler. « J’ai mes ragnagnas », « les Anglais débarquent », « les menstrues » : pourquoi existe-il plusieurs dizaines de façons de dire que l’on a ses règles, sans le dire ? Pourquoi est-ce que prêter un tampon, une serviette, à une amie dans la cour du lycée est géré par la plupart des jeunes filles comme un acte secret qui doit se faire le plus discrètement possible ?


J’aimerais tenter d’expliquer aujourd’hui d’où vient ce tabou sur les règles.


On lui attribue plusieurs sources bien anciennes : l’idée que le sang menstruel est impur et qu’il rend les femmes inférieures apparaît dans l’Ancien testament comme dans le Coran. Dans ces deux textes, on affirme que les femmes doivent se tenir à l’écart de leur mari pendant la période de leurs règles, pour cause d’impureté. Ce concept d’ « exil menstruel » n’apparaît d’ailleurs pas seulement dans les textes religieux ; il est très présent, par exemple, dans la culture indienne. Aussi, au Népal, nous avons récemment eu écho dans l’actualité d’une femme décédée lors de son exil menstruel.


Malheureusement, l’idée que la femme est impure pendant sa période de règles n’est pas que l’apanage de la religion. Pour Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle (publiée en 77 après J.C.), les femmes qui ont leurs règles rendent le vin aigre en le touchant.


La question est de savoir pourquoi, malgré des progrès immenses sur à peu près tous les domaines depuis l’Antiquité, les idées reçues sur les règles se sont figées en un tabou omniprésent dont on a aujourd’hui bien du mal à se débarrasser.


Pourquoi avoir peur des règles ? Les règles sont un phénomène purement naturel qui arrive à la moitié de la population chaque mois pendant une période qui constitue la majorité de sa vie. Le cycle menstruel de la femme comprend une phase de 3 à 8 jours de saignement (généralement, dans le cas d’un cycle « normal ») et cela est quelque chose de tout à fait naturel.


Il est évident que l’accumulation de clichés sur la femme depuis l’Antiquité a renforcé le tabou sur les règles. Par les diverses représentations qu’on a faites d’elle, la femme est devenue tour à tour une fleur délicate et fragile ou un objet sexuel, si bien qu’il devient difficile d’imaginer plusieurs centilitres de sang sortir de son sexe chaque mois.



L’Arabe du Futur, Riad Sattouf


Ainsi, bien que basé sur un certain nombre de préjugés tous aussi absurdes les uns que les autres, le tabou sur les règles s’est forgé une place dans nos sociétés, et cause des problèmes toujours plus nombreux pour les femmes d’aujourd’hui.


La première étude française sérieuse sur les douleurs menstruelles ne date que de 2016. Le tabou sur les règles s’est élargi aux douleurs pendant les règles si bien qu’aujourd’hui la majorité des femmes qui en souffrent ignorent encore quelle est la raison de ces douleurs, ou vont imaginer que celles-ci sont « normales » quand elles ne le sont pas. En particulier, la maladie de l’endométriose, qui concerne 10% des femmes et dont j’ai entendu parler pour la première fois il y a 3 ans seulement, provoque des douleurs menstruelles intenses et peut aller jusqu’à causer de l’infertilité.


Le tabou sur les règles touche également les protections menstruelles. On semble se rendre compte aujourd’hui seulement que les serviettes et les tampons sont bourrés de produits mystérieux et cancérigènes, quand la plupart des femmes en ont porté durant toute leur vie.

Finalement, il est clair que le tabou sur les règles a généré un malaise chez les femmes SDF. Ne pas parler des règles et tenter d’ignorer leur existence, c’est ignorer les difficultés qu’elles peuvent engendrer pour des femmes n’ayant pas le moyen de se procurer des serviettes, des tampons ou autres protections hygiéniques. Le fait que l’on se taise, que l’on n’ose pas dire clairement que les règles sont un processus physiologique naturel et qu’elles ont bien lieu chez toutes les femmes, crée un cruel manque de considération de la question de la précarité menstruelle.


On espère que l’on vous aura convaincu.e.s de donner votre contribution le 19 février à notre collecte solidaire de protections hygiéniques.


Pour aller plus loin, on vous conseille de lire Ceci est mon sang, d’Élise Thiébaut.



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