Comprendre les troubles du comportement alimentaire: témoignages

Les TCA sont les troubles du comportement alimentaire. Ils concernent majoritairement les femmes et les filles. Dans une société où la femme a toujours représenté l’image du foyer, où être belle et désirable est considéré comme une grande satisfaction personnelle, de nombreuses filles, souvent jeunes, tombent dans ce type de maladies. Je vous propose ce recueil de témoignages de jeunes filles de 12 à 20 ans, qui, je l’espère, vous permettra de mieux cerner les TCA, et d’en comprendre les conséquences à court et à long terme.



« Quand j’avais 12 ans, un garçon m’a dit « t’aimes bien manger toi ! », cette remarque annonçait l’ouverture de ma première crise d’anorexie. À 15 ans, j’ai commencé à perdre beaucoup de poids, bien plus qu’à n’importe quelle crise que j’avais pu faire auparavant. Je suis devenue un fantôme, cernée, blanche, émaciée, j’aimais tant ça. Je me trouvais parfaite, même si je savais que mon corps ne partageait pas cette opinion. Il me le faisait comprendre par des réactions de détresse : chutes de cheveux, aménorrhée, crises d’hypoglycémie… J’étais partagée entre euphorie de l’effort qui paye, et abandon d’un corps fonctionnel, tout juste pas assez pour que cela surpasse mon désir d’être maigre. J’ai fait une croix sur ma poussée de croissance, et après un an et demi sans règles, j’ai écrit un poème à l’enfant que je n’aurai jamais.

Mais ça n’a pas été la période la plus difficile. Ce qui est difficile, c’est de trouver l’espoir que ça sera fini un jour. J’ai 19 ans, et j’alterne entre différentes phases. Parfois, j’ai l’impression que j’en suis presque sortie, que tout va bien aller dorénavant. Mais je retombe, je rencontre à nouveau ce que je connais depuis quatre ans, et je pleurs, je hurle, je ris même, j’ai pitié de moi. Je suis passée par tout, boulimie, hyperphagie, orthorexie, et ma douce anorexie. Je ne suis pas capable de passer une journée sans faire de sport, je ne me souviens pas du dernier mois durant lequel je n’ai pas vomi. C’est une obsession, constante. Dans mes pires périodes, j’y pense à chaque instant, c’est toujours là, quand je m’assois, quand je mange, quand je me vois, quand je me lave les mains et que j’entoure mon poignet avec mes doigts pour vérifier qu’il est toujours très fin.

Maintenant ça ne se voit plus, mon corps est en bonne santé. Je me suis longtemps persuadée que j’étais guérie puisque j’avais un IMC tout à fait normal, dans la moyenne. Pourtant, l’anorexie me tient éveillée la nuit, elle occupe tous mes plans, elle s’érige en reine de mes ambitions. J’ai peur qu’elle soit mon futur, mais j’ai aussi peur qu’elle me quitte. Je la connais depuis si longtemps, que serais-je sans elle ? Elle est ma force surhumaine, ce qui me rend spéciale. Elle est la force qui me permettait de me lever aux aurores pour travailler, elle est la force qui me permet de faire du sport à 23h30, elle est la force qui me permet de supporter, d’aimer, de chérir la faim. Elle est prodigieuse et effrayante, elle m’embellit et me détruit. »



« Évitant toute activité qui puisse entraver mon Temps ou revêtir d’une bassesse intellectuelle quelconque, je m’affame volontairement les jours suivants. Mes côtes deviennent saillantes. Cette image me plaît, je me sens proche de l’état de nature. Le soir suivant la reprise des cours, j’avale enfin quelque chose. Non par nécessité vitale, bien sûr, mais par devoir de poursuivre mon travail naissant. Ainsi, je me résous à planifier toutes les prochaines journées pour ne perdre aucune seconde, précieuse, sur l’impératif d’un acharnement physique et intellectuel. Plus les journées passent plus l’impression que chaque personne croisée me dévisage s’impose à moi. Les remarques désobligeantes et étouffantes sur l’image corporelle terrifiante et répugnante que je leur renvoie semblent provenir d’un répertoire bien plus large que celui de leurs habituelles pensées. Qu’importe. Nous sommes fin février 2016, c’est l’heure du départ au Canada. Dans l’avion, les gens somnolent. J’entame la lecture de Candide, crayon papier à la main. Chronos et moi tournons les pages de la vie de cet ingénu, bercés par son innocence naïve et sa simplicité touchante. L’hôtesse de l’air annonce notre arrivée lorsque Candide se résout à cultiver son potager. Ce choix de vie supportable est d’une suffisance qui m’est impensable. Les rêves d’Eldorado, de voyages vers l’Inconnu ne doivent jamais cesser. Mon ventre se manifeste à la vue d’un simple morceau de pain ou d’autres aliments posés sur ma tablette, mais le désir intense de ne pas polluer mon corps prend les devants. Je sélectionne minutieusement les aliments sains et peu encombrants pour mon estomac. Nous roulons vers Montréal, somnolents. Une fois installés dans ce grand appartement, je me cloisonne dans une chambre et entraîne mon corps à divers exercices physiques. Mes os craquent inlassablement. Ma colonne vertébrale et le sol gelé se heurtent brusquement. La sculpture de glace s’effrite. La machine corporelle est déréglée, désarticulée, quel plaisir de s’éloigner - à priori seulement- de la terrible machina animata. Le lendemain matin, nous nous rendons au supermarché, l’un de ces endroits qui me révulsent particulièrement. Nous voici dans un cauchemar éveillé, un spectacle horripilant de rayons interminables d’emballages plastiques, des lettres colorées et insipides. Toute image de nourriture provoque chez moi une violente nausée. Chaque produit semble conçu pour attirer l’œil du consommateur bête, se précipitant dessus sans conscience, dépourvu de toute vivacité d’esprit, là pour acheter. Une sorte de cage inhibant toute réflexion aérée. Pour autant, je refuse de m’accorder une once de repos intellectuel. Je procède donc à un contrôle alimentaire total. Ce processus reflète du besoin d’activité perpétuelle de mon esprit, épuisante. Rien ne peut ou ne doit m’échapper. Il est interdit de m’alourdir, je dois à tout prix réduire mon poids, quitte à disparaître. »



« Salut…


Je ne sais pas trop par où commencer. En même temps, je ne pense pas qu’on puisse définir précisément à quel moment on tombe dans ce cercle vicieux. J’ai commencé à montrer mes premiers signe de TCA durant ma dernière année de lycée. Des tocs me sont apparus petit à petit. Je me suis mise à manger plus équilibré/trop équilibré, à compter mon apport calorique journalier, et puis à sauter des repas pour diminuer encore un peu plus les calories. Tous les matins, ma première préoccupation était de monter sur la balance, et m’assurer que j’avais réussi à perdre quelques grammes supplémentaires par rapport à la veille, ou dans le pire des cas, me rassurer de ne pas en avoir pris. Sans m’en rendre compte je suis tombée dans l’anorexie mentale. Je n’en ai pas le souvenir, certainement à cause de la dysmorphophobie qui accompagnait mes TCA; mais d’après ma famille c’était plutôt sévère.

Quelques mois sont passés et je pensais être « guérie »… Malheureusement ce n’était pas aussi simple. Je suis passée à une situation radicalement opposée, après un an de privation, je suis passé dans un autre type de TCA, la boulimie. Depuis 3 ans que je suis à la fac, je dois lutter contre mes insatiables envies de nourriture. Il est difficile de résister à cet appel, c’est comme un besoin, pour ne pas sombrer. Pire encore que de se rendre compte qu’on n’a pas la force mentale de résister, c’est l’image que l’on a de nous après avoir ingéré autant de calories. Je ne me sens jamais aussi pitoyable physiquement, mentalement et psychologiquement qu’après une de mes crises.

Le poids reste toujours au centre de mes préoccupation alors bien évidemment, comme si ce n’était pas suffisamment malsain, après ces crises je me sens comme obligée de vomir. Je dis obligée parce que même si ma tête ne le veut pas, mon corps se met tout seul à renvoyer le surplus de nourriture ingérée. Le tout étant suivie d’un dégout pour la nourriture, et donc à une nouvelle phase de privation. Le pire dans tout ça, c’est que contrairement à ma « phase anorexique », j’en suis pleinement consciente. Je sais que c’est malsain, que je me fais du mal, et pourtant, je ne peux pas m’en empêcher. »



« Le besoin d’être parfaite : tout le temps, en toutes circonstances.

Le besoin de se sentir supérieure aux autres.

Le besoin de se sentir bien en allant mal. Très mal.

C’est comme ça que je définirais l’anorexie : un truc collant qui t’attrape et te lâche pas avant que tu te sentes enfin bien. Alors, pour lui faire plaisir, tu manges un peu moins, tu fais plus de sport, tu perds du poids et tu dégringoles. Tu lui fais confiance alors que tu ne la connais même pas. Elle te dicte chaque geste que tu dois effectuer, et toi tu penses que tu as le contrôle sur tout.

Et puis enfin, quand elle a enfin atteint son objectif, que tu es devenue invisible, fatiguée, triste, à fleur de peau, abandonnée, et que surtout, tu as enfin cette sensation de te sentir bien, elle te détruit plus encore en intégrant cette peur perpétuelle de grossir. Non, elle ne te lâchera pas. Il faut être plus forte qu’elle pour la décoller tout doucement. Il faut agir avec douceur et intelligence : la décoller trop vite, c’est comme quand on s’empresse d’arracher un pansement qui nous fait souffrir, la plaie va s’infecter et faire deux fois plus mal. C’est comme l’anorexie. Parfois, il vaut mieux être plus doux.

La guérison est longue, la guérison est dure, la guérison fait pleurer, la guérison fait crier, la guérison fait souffrir mais la guérison est belle. La guérison n’est sûrement pas totale chez moi, mais je vais te dire quelque chose : la sensation de manger du chocolat est encore plus puissante que la sensation d’avoir perdu un kilo. C’est pour dire.

Prends le pouvoir de ta vie, dégage l’anorexie, mange du chocolat, ris, souris, joue, crie, danse, chante, aime, retrouve le plaisir de vivre. Deviens la meilleure version de toi-même. Ne cherche pas la perfection, cherche l’ambition. Réalise tes rêves, et vois comme la vie est belle quand tu es toi, toi sans cette petite voix qui te pourrissait l’existence. Prends conscience de ça, avec la tête haute, surmonte les obstacles : YOU CAN DO IT. »



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